Numéro 11, Jonathan Coe

Cela fait plusieurs décennies que Jonathan Coe s’est installé comme un des auteurs anglais les plus reconnus de la littérature contemporaine. Après les gros succès que furent Testament à l’Anglaise ou Expo 59, il revient en grande pompe avec un onzième roman, Numéro 11, sorti le 11 novembre en Angleterre (décidément, ça commence à faire beaucoup). Ce nouveau roman prend donc comme point de départ ce chiffre énigmatique qui va conditionner et relier les cinq histoires qui composent le roman. Le 11, c’est donc le numéro d’une maison lugubre façon Norman Bates qui intrigue Allison et Rachel; le numéro du bus que prend Val Doubleday, la mère de Rachel, ancienne one hit wonder et bibliothécaire, le nombre d’étage sous-terrain construit dans une riche maison dans laquelle travaille Allison et le numéro lié à un vieux film allemand et au meurtre d’un humoriste.

Bref, ça fait beaucoup, mais c’est assez pour attiser notre curiosité, accentuée par une sublime couverture qui mêle avec une folie propre au roman, de grands éléments de l’intrigue. Au sortir de ces 445 pages, notre avis est plutôt positif même si quelques béquilles subsistent, notamment dans l’inégalité qualitative des différentes histoires. Et le sous-titre du roman, Quelques Histoires sur la Folie du Temps, est encore plus explicite. Sous ces différentes histoires fantastiques, absurdes et cruelles, Coe offre une satire sociale de l’Angleterre post-Blair qui s’enfonce dans la crise. Bibliothèques, facs, librairies: les lieux se vident à cause de la sacro-sainte « réduction budgétaire » et d’un abrutissement télévisuel uniquement destiné à faire du buzz. En cela, l’histoire de Val (la deuxième du roman) est en tous points bouleversante: auteur d’un tube des années 80 mais n’ayant jamais percé, elle travaille désormais comme bibliothécaire dans l’anonymat. Jusqu’au jour où elle est appelé pour participer à une télé-réalité dans la jungle, peut-être une nouvelle opportunité de carrière. Avec pourtant un style simple Jonathan Coe offre une critique mordante et cruelle des médias qui traite Val de la pire des manières, au même point que les réseaux sociaux qui live-twitt l’événement. Une histoire à la fois sublime et horrible qui rappelle la série Black Mirror dans sa critique de la société contemporaine.

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La couverture british du roman, à la fois énigmatique et pleine de sens

Là réside la force du roman: Val va-t-elle revenir au sommet ? Sait-on qui est la Folle aux Oiseaux ? Que trouver au onzième sous-sol ? Les réponses ne seront pas forcément au bout du parcours et c’est encore mieux comme cela. Ce qui importe n’est donc pas la résolution de ces cinq histoires mais les multiples péripéties que Coe met en place en tissant des liens intelligents et bienvenus entre ces différentes histoires. Avec toujours en sous-texte, cette ironie douce-amère sur un pays qui cache ses lourdes cicatrices comme ses personnages cachent leur secret. A la fois bouleversant, intime et puissant, le récit perd néanmoins en intensité dans ces dernières histoires qui n’atteignent jamais la puissance évocatrice des premières: par exemple, la partie sur le meurtre de l’humoriste est vite expédiée et peu rythmée.

Mais l’on ne serait renier notre plaisir face à ce très beau roman, qui multiplie ses folles comptines avec cohérence, intelligence  et inventivité. A la croisée des genres (tour à tour policier, drame social, fantastique), le roman offre un véritable attachement à des personnages tragiques qui ne tombent jamais dans le pathos facile, notamment avec les deux héroïnes récurrentes que sont Rachel et Allison,  qui synthétisent avec une ironie mordante les problèmes de la société contemporaine avec laquelle elles sont obligés de vivre. Avec ce onzième roman, Coe nous prouve une fois de plus son statut de grand nom de la littérature britannique contemporaine, à la fois intelligent dans son écriture et remarquable dans ses non-dits les plus inavouables. On a hâte de se (re)plonger dans ses précédentes œuvres.

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