[BE KIND REWIND #1]: Alien 3, l’enfer c’est les autres

Avec la rubrique Be Kind Rewind, le but sera de revenir sur des films (peu importe l’époque ou la nationalité) méconnus ou sous-estimés. On commence aujourd’hui avec un cas à part : Alien 3 de David Fincher. Film controversé dans la saga Alien, il est à l’origine de débats houleux depuis sa sortie dans la communauté des fans provoquant des réactions extrêmes : chef d’oeuvre total pour les uns, ratage complet pour les autres.

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Avant d’être un réalisateur célébré pour des œuvres telles que Seven, Fight Club ou Zodiac, le jeune David Fincher signait en 1992 sa toute première incursion au cinéma, qu’il n’est pas prêt d’oublier. En effet, Alien 3 est l’un de ces films plus connus pour son développement chaotique que pour son résultat en lui-même. Déjà en 1979, Ridley Scott avait révolutionné le monde de la science-fiction, en surfant sur la vague du genre, popularisé par Star Wars deux ans auparavant, en offrant un univers froid, hostile et horrifiant, loin de la création grand-public de George Lucas. Bien évidemment, le film de Scott est un succès public et critique qui a amené sept ans plus tard à une suite totalement différente : avec James Cameron aux commande, Aliens se détourne du côté survival instauré par Scott, pour se transformer en un gigantesque blockbuster rempli d’action.

Alien 3 fut donc envisagé dès 1987, soit quelques mois après la sortie d’Aliens. Pourtant, le film de Cameron clôturait en quelque sorte l’arc narratif de Ripley : elle s’était trouvée une famille de substitution avec le caporal Hicks, la fille Newt et le robot/domestique Bishop. De plus, si un Alien 3 devait voir le jour, il fallait faire modifier le contexte, vu que Aliens avait montré que tuer un xénomorphe n’était plus un problème.

La grosse erreur du projet Alien 3 est d’avoir imposé directement une date de sortie, avant même qu’une ligne de scénario ne soit écrite. Ainsi, de nombreux scénaristes vont se succéder à l’élaboration d’un scénario cohérent, coûtant ainsi plusieurs millions de dollars au studio alors qu’aucune image n’avait été encore tournée. Les premières moutures du script, dont l’une fut écrite par le producteur Walter Hill prévoyaient la mise en avant de Hicks (Michael Biehn) et de l’androïde Bishop avec une nouvelle équipe de marines face à une invasion d’Aliens, au départ sur Terre, puis sur LV-426, avec des histoires de modifications génétiques. Ripley ne devait être présente que le temps d’un caméo. Tandis que la version de David Twohy (futur réalisateur de la saga Riddick) mettait d’ailleurs en scène une planète-prison et que ce dernier garda quelques idées de ses écrits et réutilisa l’ambiance de la saga pour sa trilogie Riddick.

Du côté des réalisateurs, c’est aussi la valse : Ridley Scott refuse car lui veut remonter à l’origine des xénomorphes et que son projet est trop ambitieux et trop coûteux pour le studio (ce qui donnera Prometheus en 2012), Renny Harlin puis Vincent Ward sont embauchés puis virés. Mais ce dernier a le temps d’écrire une version du script se déroulant sur une station spatiale entièrement en bois, inspirée de l’époque médiévale qui compta pour beaucoup dans l’élaboration du scénario final.

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Dr Jekyll & Mr Hyde

Ne restait plus qu’à trouver un réalisateur, ce qui fut chose faite en embauchant un certain David Fincher. Si Scott et Cameron avaient imposés leurs choix artistiques sur leurs opus respectifs, la Fox voulait quelqu’un d’inexpérimenté pour pouvoir contrôler chacun de ses mouvements de A à Z. Réalisateur de clips pour Madonna ou Michael Jackson, Fincher a l’idée de développer un univers glauque et assez pessimiste et se révèle très exigeant, ce qui agace la Fox. Comble du comble, lorsqu’il débarque sur le tournage, le scénario n’est même pas terminé, à tel point qu’il tourne des scènes qui sont susceptibles de ne pas être incluses au montage final, voire en contradiction avec d’autres éléments. De plus, entre les désistements, l’explosion du budget (en partie dû à la construction de la fonderie) et un studio qui veut tout contrôler, Fincher essaie de compenser en imposant ses choix de mise en scène, volontairement glauques et nihilistes, ce qui n’est pas du goût de tout le monde sur le plateau. Le tournage est même arrêté 3 mois, le temps d’achever le scénario, ce qui fait encore plus exploser le budget qui monte à 50 millions de dollars. Lorsqu’il revient une dernière fois sur le plateau, un David Fincher totalement déprimé doit retourner certaines scènes sauf que Sigourney Weaver refuser de se raser le crane une nouvelle fois et il faut compenser avec le maquillage.

Les premières projections-tests sont catastrophiques et la Fox décide de reprendre en main son film afin de le remanier à sa sauce. Trop sombre, trop horrifique, trop symbolique (tout un thème sur la croyance religieuse et l’association de criminels que tout opposent), ils charcutent encore plus ce qu’a tourné le jeune metteur en scène mettant un frein à sa vision nihiliste de l’univers d’Alien. Fincher claque la porte du projet, dépité de voir son travail remanié dans tous les sens. Depuis, le metteur en scène a toujours refusé d’évoquer de nouveau cette expérience morbide.

Alien 3 sort sur les écrans en mai 1992 dans une version charcutée que Fincher reniera. Malheureusement, le film reçut un accueil mitigé, autant critique que public (150 millions de dollars de recettes pour 50 de budget, c’est honorable mais beaucoup moins bien que ses prédécesseurs). C’est surtout aux États-Unis que le film fut froidement accueilli, en France le film réunit 1,6 millions de spectateurs.

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Cette fois-ci, après Aliens qui mettaient en avant de nombreux xénomorphes dans une flopée d’action, cet épisode 3 remet les compteurs à zéro. Ripley est la seule survivante suite au crash de la capsule EEV. Elle se retrouve sur une planète habitée par une vingtaine de prisonniers chargés de faire tourner une fonderie. Mais un Alien s’est glissé à bord de la capsule commençant à faire des ravages sur cette planète prison.

Dès les premières images, Fincher opte pour une vision radicalement différente de l’univers de la saga. Même si elle n’a jamais été lumineuse, elle a toujours pris des décors simples de vaisseaux ou de couloirs ; mais avec Alien 3 il y a une volonté de s’en éloigner, préférant se concentrer sur un univers sombre et pessimiste laissé à l’abandon où tout n’est que dysfonctionnement : la moitié des portes ne s’ouvrent pas, les murs décrépissent et la couleur rouille est omniprésente. Un monde en crise en proie aux épidémies (la chasteté règne et est un moyen de se préserver des maladies et la venue d’une femme va les amener au péché de la tentation – en contradiction avec les nombreux plans de seringues) et à l’hypothétique hiver nucléaire (abordé par le docteur Clemens et la raison de son internement) où les hommes s’inventent eux-mêmes une religion (thème récurrent du film à l’image de la prison filmée tel un monastère là où une première version du script voyaient des moines à la place des prisonniers) et où le personnage de Ripley, à qui on rase le crane pour des raisons sanitaires, représente l’uniformisation du peuple. Inévitable parcours christique, elle apparaît comme un messie qui verra son unique salut dans un suicide inévitable en fin de film. Dillon lui est le gourou de la religion à laquelle tous les prisonniers s’accrochent afin de les remettre dans le droit chemin lors de nombreuses scènes de prières collectives, à voir presque comme un comportement sectaire (dont la représentation ou l’intégration serait ces cranes rasés ou le code-barres tatoué). Jamais le thème de la religion n’a été traité avec tant d’intelligence et de finesse dans un film de science-fiction. Comme le signale un des personnages, l’arrivée de Ripley dans cette colonie infestée de violeurs récidivistes et de serial-killers est « une épreuve envoyée par Dieu pour nous tester ». Les nombreuses prières organisées durant le film sont autant à voir comme une façon de surmonter cette difficile tâche. On peut d’ailleurs remarquer que nombreuses salles de cette gigantesque planète-prison sont en forme de croix, renforcent l’aspect christique du film.

Clemens apparaît comme un personnage à part : lui seul sort dehors et découvre le corps de Ripley, va entamer une relation amicale puis amoureuse avec elle jusqu’à s’isoler des autres prisonniers. Sa mort dès la moitié du film semble inévitable. Il n’est que rarement présent avec les autres personnages et préfère s’enfermer dans ses locaux médicaux, son monde dans lequel les pièces sont les seules du bâtiments à être blanches, comme un signe possible d’espoir.

Déjà, Fincher déballait au monde son univers sombre et pessimiste avec des protagonistes atypiques et désespérés dans un univers couleur rouille montrant la déchéance du monde qui l’entoure et qui doit lutter contre une menace invincible et invisible, monstre mythologique sortant des entrailles d’un être vivant (en occurrence un bœuf ou un chien selon la version) dont la seule chance de mort est l’union de tous les prisonniers qui l’affrontent.

Toutefois, il faut reconsidérer le film non pas dans sa version cinéma mais avec celle sortie en DVD/Blu-Ray. On a longtemps parlé d’une director’s cut, conçue directement par Fincher mais ce dernier a visiblement décidé de couper tous les ponts avec ce premier projet. Plus qu’une version longue (avec une demi-heure d’images supplémentaires), il s’agit ici d’une véritable version alternative du film qui, selon le livret officiel, se rapprocherait plus de la vision de Fincher. Destinée avant tout aux fans, c’est également au grand public de redécouvrir ce film via cette version qui éclaircit le rapport entre les prisonniers (de longues scènes de prières, des éclaircissement sur leur passé) jusqu’à changer des éléments narratifs (dans la version longue, c’est Clemens seul qui retrouve Ripley sur la plage, l’alien ne sort plus d’un chien mais d’un bœuf ; l’alien ne sort plus du corps de Ripley lors de son suicide).

Avec ce film, David Fincher pose d’entrée de jeu son univers torturé et oppressant, et va faire sans le savoir de Ripley, le personnage-type de son œuvre : à savoir un être solitaire, en marge de la société pour une raison particulière, qui doit combattre ses démons intérieurs et qui trouvera une sorte de paix dans une chute littéralement mortelle. Comme dans ses films suivants, Fincher va porter une grande attention à la thématique de la mort. A noter que l’une des premières idées de Fincher sur le projet fut de le monter comme un gigantesque flashback (donc ouvrir le film sur la mort de Ripley, ce qui est considéré comme un suicide commercial) et faire de la scène d’enterrement un véritable acte de vingt minutes dans le film.

Alien 3 est un sommet de claustrophobie ambiante, huis-clos extraordinairement lugubre renforcé par des décors magnifiquement laids. . Les acteurs sont excellents, l’histoire à la fois simple (il s’agit toujours du jeu de chat et de la souris entre l’alien et les humains) et complexe, les scènes rythmées et angoissantes (dont un final splendide filmé du point de vue de l’Alien) : jamais un épisode d’Alien n’avait été traité avec tant de niveaux de lectures. Le blockbuster se pare donc d’une véritable thématique religieuse, un chemin de croix autant dans son scénario (arriver à exterminer un Alien avec  »les moyens du bords ») que dans son développement chaotique. Un épisode injustement sous-estimé et qui se doit d’être réévalué d’urgence.

Théau BERTHELOT

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